Partie IV · Agir · Livret 15 sur 17

La rue : une solution, à quelles conditions ?

Pour ceux qui manifestent, et pour ceux qui organisent.

En bref

La rue gagne parfois. Elle a fait reculer une loi déjà promulguée en 2006, obtenu des milliards en 2018, retiré des frais d'inscription le jour même de leur annonce en 2026. Elle perd aussi, souvent. Ce livret dit ce qui distingue une rue qui gagne d'une rue qui s'épuise, pourquoi la violence tue les mouvements, comment manifester en connaissant ses droits, et quelles autres armes sont souvent plus efficaces que le cortège.

1. Ce que la rue a obtenu, et ce qu'elle n'a pas obtenu

  1. 2006Le contrat première embauche est voté et promulgué. Après deux mois de mobilisation des lycéens, des étudiants et des syndicats, le dispositif n'est jamais appliqué : il est remplacé par une autre loi quelques semaines plus tard. Une loi déjà promulguée a reculé devant la rue.
  2. 2018Les gilets jaunes obtiennent l'annulation de la hausse de la taxe carburant, puis des mesures annoncées par le gouvernement : environ 10 milliards d'euros en décembre 2018 (prime d'activité, heures supplémentaires défiscalisées, hausse de CSG annulée pour une partie des retraités), puis une baisse de l'impôt sur le revenu en 2019. Ils n'obtiennent ni le RIC ni la justice fiscale qu'ils réclamaient.
  3. 2023Des millions de manifestants, des grèves répétées, une opinion largement hostile : la réforme des retraites passe quand même, par le 49.3. Deux ans plus tard, la loi de financement de la Sécurité sociale pour 2026 en suspend le calendrier : l'âge légal est gelé à 62 ans et 9 mois jusqu'en janvier 2028. La réforme n'est pas abrogée.
  4. 2024Les agriculteurs obtiennent en quelques semaines des concessions sur le gazole non routier, les normes et les contrôles. Le revenu, qui était le cœur de la colère, n'est pas réglé.
  5. 2026Le 1er octobre, le budget 2027 prévoit de faire payer l'inscription en BTS (178 euros) et en classe préparatoire (270 euros) aux non-boursiers. Face aux lycées bloqués, le ministre la retire le soir même. Les professeurs manquants, eux, manquent toujours.

La leçon tient en une phrase : la rue obtient vite ce qui coûte peu et se retire facilement, et beaucoup plus difficilement ce qui change la règle du jeu. Pour la règle du jeu, il faut que la rue débouche sur un vote.

2. Les quatre conditions d'une rue qui gagne

Elle est massive

Pas seulement nombreuse dans les grandes villes : présente partout, y compris dans les sous-préfectures et les bourgs. Le CPE a reculé quand les cortèges ont gagné les petites villes.

Elle dure

Un pouvoir parie toujours sur l'essoufflement. Des rendez-vous réguliers et annoncés à l'avance tiennent mieux qu'une escalade qui épuise en trois semaines.

Elle garde l'opinion

Tant qu'une majorité de Français soutient le mouvement, le pouvoir recule ou paie cher de ne pas le faire. Le jour où l'opinion bascule, le mouvement a perdu, quelle que soit sa taille.

Elle demande quelque chose de précis, avec un débouché

« Retrait de tel article » se gagne. « Que tout change » ne se gagne pas dans la rue, mais dans les urnes. Une liste courte, chiffrée, et une échéance électorale en vue : c'est ce que les livrets 16 et 17 préparent.

3. La violence tue les mouvements

Le 17 octobre 2026, des centaines de milliers de personnes manifestent pacifiquement. Le soir, les écrans montrent un hôtel de ville en feu à Limoges, des commerces pillés, 150 policiers et gendarmes blessés, un manifestant qui a perdu une main. Le lendemain, on ne parle plus des professeurs ni du carburant.

La violence fait trois choses, toujours les mêmes.

  • Elle retourne l'opinion. Le soutien au mouvement baisse dès que la casse devient l'image principale. Or l'opinion est la troisième condition de la victoire.
  • Elle offre au pouvoir son récit. Il n'a plus à répondre aux demandes : il lui suffit de parler d'ordre.
  • Elle blesse d'abord les plus jeunes. Ce sont eux qu'on interpelle, eux qu'on retrouve en garde à vue, eux qui gardent une mention au casier ou une blessure à vie.

Elle a plusieurs sources : des groupes venus pour casser, des provocations, et parfois la répression elle-même, quand le maintien de l'ordre transforme un cortège calme en affrontement. Ce livre ne choisit pas entre ces causes. Il demande que chacune réponde de ses actes. Celui qui incendie répond devant un juge. Le policier qui frappe un manifestant à terre aussi.

4. Une non-violence active

Refuser la violence ne veut pas dire rester passif. Les mouvements qui ont gagné sans violence étaient très organisés. Six outils, à mettre en place avant le premier cortège :

  1. Une charte publique, lue en assemblée générale et affichée : on ne frappe personne, on ne détruit rien, on ne se masque pas pour casser, on protège les plus jeunes.
  2. Un service d'ordre formé, identifiable, qui encadre le cortège, contribue à prévenir les incidents et alerte les autorités. Il n'a pas les pouvoirs de la police.
  3. Des observateurs munis de chasubles, qui notent et filment ce qui se passe, des deux côtés. Filmer les forces de l'ordre sur la voie publique est permis ; diffuser les images demande des précautions : flouter les visages des manifestants, ne jamais exposer un mineur, rester à distance des affrontements.
  4. Une équipe juridique : un numéro d'avocat écrit sur le bras, une permanence pour les gardes à vue.
  5. La dénonciation immédiate des casseurs, par un communiqué le soir même : « ceux-là ne sont pas avec nous ».
  6. La documentation de chaque abus, vidéos horodatées et témoignages, transmise au Défenseur des droits.

5. Les droits du manifestant

Une fiche à imprimer et à garder dans la poche. Avant, pendant et après une manifestation.

1. Déclarer
Une manifestation sur la voie publique doit en principe être déclarée entre trois et quinze jours francs à l'avance auprès de l'autorité compétente : mairie ou préfecture selon la commune, préfecture de police à Paris. La déclaration précise le lieu, la date, l'heure, le but et, si nécessaire, le parcours. Au moins un organisateur la signe, et un récépissé est délivré. Déclarer n'est pas demander une autorisation. Organiser une manifestation non déclarée est un délit. Y participer n'est pas, à lui seul, une infraction ; participer à des violences ou à des dégradations, si.
2. Protéger son visage
Dissimuler volontairement tout ou partie de son visage, sans motif légitime, dans une manifestation où des troubles sont commis ou risquent de l'être, ou à ses abords immédiats, constitue un délit. Un motif sanitaire ou une protection contre le froid peuvent constituer une justification légitime.
3. En cas de contrôle d'identité
Tu peux justifier de ton identité par tout moyen. Disposer d'un justificatif facilite le contrôle. Si ton identité ne peut être établie, une vérification peut entraîner une retenue d'une durée maximale de quatre heures en métropole. Tu disposes de droits, dont celui de prévenir une personne de ton choix.
4. En cas de garde à vue
La durée initiale maximale est normalement de 24 heures, avec possibilité de prolongation légale. Des règles particulières existent pour certaines infractions. Tu as le droit de garder le silence, de demander un avocat dès le début, de demander un examen médical, de faire prévenir un proche selon les règles applicables, et d'obtenir un interprète si nécessaire. Ton avocat peut consulter certaines pièces de procédure. Lis les procès-verbaux et demande la rectification des erreurs avant toute signature.
5. Si tu es mineur
Avant 13 ans, aucune garde à vue n'est possible, mais une retenue exceptionnelle existe dès 10 ans pour certains faits graves. À partir de 13 ans, une garde à vue est possible. L'avocat est obligatoire, les représentants légaux sont normalement informés et des garanties renforcées s'appliquent. Avant 16 ans, un examen médical est obligatoire.
6. Éviter les infractions
La participation consciente à un groupe préparant des violences ou des dégradations peut constituer un délit lorsque cette préparation est caractérisée par des faits matériels. La seule présence à proximité d'un groupe violent ne suffit pas. Éloigne-toi des situations dangereuses. Ne participe ni aux violences ni aux dégradations.
7. En cas d'encerclement
Reste calme, ne cherche pas à forcer le dispositif et demande aux forces de l'ordre comment quitter les lieux en sécurité. Signale toute urgence médicale ou situation particulière, notamment si tu es mineur.
8. Documenter et signaler un abus
Conserve les vidéos, témoignages, photographies et certificats médicaux. Tu peux saisir le Défenseur des droits ou signaler des faits à l'IGPN ou à l'IGGN. Si tu estimes avoir subi une infraction, tu peux aussi déposer plainte ou écrire au procureur de la République. Un signalement ne remplace pas une plainte.

En cas d'interpellation : demande un avocat et informe-le précisément de ta situation.

Fiche générale d'information juridique, droit français en vigueur au 23 octobre 2026. Elle ne remplace pas les conseils d'un avocat.

6. Les autres armes

Le cortège est l'arme la plus visible. Ce n'est pas toujours la plus efficace.

  • La grève, qui pèse directement sur l'économie, à condition d'être soutenue par des caisses de solidarité.
  • Le boycott d'une marque ou d'une enseigne, quand la cible est précise.
  • La pétition, et le référendum d'initiative partagée : une proposition de loi soutenue par un cinquième des parlementaires, puis par un dixième des électeurs inscrits, soit environ cinq millions de personnes. Ces soutiens n'entraînent pas automatiquement un référendum : la procédure comporte un contrôle du Conseil constitutionnel et une phase d'examen par le Parlement.
  • Le recours en justice, contre un décret, une fermeture de classe ou un arrêté. Des associations l'ont gagné, sur le climat comme sur les services publics.
  • La présence dans les conseils municipaux, dont les séances sont publiques : venir, écouter, publier les décisions. Le public n'a pas un droit général à la parole ; certaines communes prévoient un temps de questions, et l'on peut toujours écrire au maire avant la séance.
  • Les coopératives, d'énergie, d'habitants ou de production, qui construisent dès maintenant ce qu'on réclame.
  • Ses propres médias : un blog, une chaîne, un canal. Le site du collectif en est un.

7. Durer sans s'épuiser

  • Des rendez-vous réguliers, annoncés à l'avance, plutôt qu'une escalade.
  • Des caisses de solidarité pour que les grévistes et les plus précaires tiennent.
  • La relève : des lycéens aux retraités, chacun sa place, chacun son rythme.
  • Fêter chaque victoire, même petite. Un mouvement qui ne gagne jamais rien finit par se décourager.

Dès demain, sans attendre le pouvoir

  • Adopter la charte de non-violence dans son assemblée générale ou son collectif.
  • Imprimer la fiche des droits et la distribuer avant chaque cortège.
  • Désigner trois personnes : un responsable du service d'ordre, un observateur, un contact juridique.

Les objections, et nos réponses

« Sans casse, personne ne nous écoute. »
2018 a obtenu des milliards, mais pas ce qui changeait la règle : ni RIC, ni justice fiscale. La casse fait reculer sur des mesures, jamais sur la règle du jeu, et elle fait perdre l'opinion.
« La non-violence, c'est se laisser frapper. »
C'est s'organiser pour que la violence n'ait pas d'occasion, et documenter chaque abus pour qu'il soit puni.
« Dénoncer les casseurs, c'est diviser. »
Ce qui divise, c'est que des lycéens paient en garde à vue pour ce qu'ont fait d'autres. Chacun répond de ses actes, pas de ceux de la foule.

Comment on saura que ça marche

  • Le soutien de l'opinion au mouvement, mesuré par les sondages, reste au-dessus de 50 %.
  • Le nombre de mineurs en garde à vue après une journée de mobilisation baisse.
  • Au moins une demande précise est obtenue à chaque séquence de mobilisation.
Sources
  • Bilan du 17 octobre 2026 : dépêche AFP du 17 octobre 2026.
  • Déclaration de manifestation : code de la sécurité intérieure, articles L211-1 et L211-2. Manifestation non déclarée : code pénal, article 431-9. Dissimulation du visage : code pénal, article 431-9-1. Groupement en vue de violences : code pénal, article 222-14-2. Vérification d'identité : code de procédure pénale, article 78-3. Garde à vue : code de procédure pénale, articles 62-2 et suivants. Mineurs : code de la justice pénale des mineurs, articles L413-1 et suivants. Fiche relue par un juriste le 23 octobre 2026.
  • Référendum d'initiative partagée : Constitution, article 11.
  • Mesures de 2018-2019 et suspension de la réforme des retraites : lois de finances et de financement de la Sécurité sociale correspondantes. Frais d'inscription BTS et prépas : LCP, 2 octobre 2026.